6
-
Le déluge et ce qui l’a précédé

De toutes les catastrophes qui ont secoué l’histoire de la Terre, le déluge est certainement celle qui a laissé le plus mauvais souvenir dans la mémoire de l’humanité. Des événements récents prouvent qu’il est difficile, sinon impossible, de lutter contre un déferlement d’eaux torrentielles qui surgissent brusquement et détruisent tout sur leur passage. Devant l’irruption des eaux, les êtres vivants se savent complètement impuissants. Ils ont beau construire des digues ou grimper sur les plus hauts sommets, rien n’y fait. Et, à toutes les époques, des catastrophes de ce genre ont eu lieu, bouleversant l’harmonie du monde, provoquant des destructions, des morts tragiques, et surtout des blessures inguérissables dans l’inconscient humain. Le thème de l’inondation est récurrent dans les traditions des cinq continents. Et le déluge, tel qu’il est relaté dans la Bible hébraïque, est sans doute l’exemple le plus caractéristique de cette terrifiante menace qui pèse sur la planète.

Le texte de la Genèse prétend que ce déluge a été universel. Et bien d’autres traditions, aussi bien en Asie et en Amérique qu’en Europe, affirment la même chose. Or, toutes les conclusions scientifiques sur ce sujet sont concordantes : un recouvrement total de la surface du globe est rigoureusement impossible. Tout au plus peut-on craindre, si les calottes glaciaires se mettaient à fondre, l’invasion des zones basses qui, certes, déclencherait des catastrophes, mais limitées à certaines régions. On sait que de tels événements se sont réellement produits, à de nombreuses reprises. Il y a cependant une certitude absolue : un déluge n’a jamais pu être universel, à moins qu’il ne faille voir dans le récit biblique une réminiscence très vague, inscrite dans l’inconscient collectif, du chaos primordial, le Tohu Bohu où, selon la Genèse (I, 2), « le souffle d’Élohîm planait sur les faces des eaux ». Qu’en est-il exactement de toutes ces traditions qui font d’un déluge à la mode biblique une purification de la Terre, devenue nécessaire du fait de la perversité des existants humains, ce que semblent affirmer tous les mythes universels ?

Au cours de sa longue histoire, bien avant l’apparition de l’Homme, notre planète a connu d’innombrables bouleversements géologiques, aussi bien des surgissements de montagnes et des éruptions volcaniques que des hausses du niveau des océans. Et il est évident que le déluge biblique, vu sous cet angle et pour peu qu’on en relativise la portée, n’a rien d’exceptionnel. C’est ce qu’on en a fait qui est surprenant.

En premier lieu, méditons sur la dernière période glaciaire du quaternaire, cette fameuse glaciation dite de Würm, il y a quelque vingt mille ans. À cette époque, l’Europe du Nord, jusqu’au sud de l’Angleterre, était ensevelie sous un gigantesque « inlandsis », c’est-à-dire un énorme glacier permanent qui pouvait, par endroits, atteindre trois kilomètres de hauteur. Il en était de même sur le Grœnland et le Canada, écrasés jusqu’au nord des actuels États-Unis par une gigantesque calotte glacée. La température, en Europe, était alors de six à douze degrés en dessous de celle d’aujourd’hui, et la végétation devait être comparable à celle des plateaux himalayens, sauf sur la bordure méditerranéenne où se dressaient quelques forêts. Les eaux de l’Atlantique Nord étaient de dix à quatorze degrés sous les températures actuelles, et recouvertes en partie par une banquise aux contours indécis. Et surtout, ce qu’il faut retenir, c’est que le niveau des mers était environ 120 mètres sous le niveau actuel, ce qui explique que certaines communautés humaines s’étaient établies dans des zones proches des eaux riches en nourriture (poissons et coquillages), mais susceptibles d’être inondées en cas de réchauffement.

C’est effectivement ce qui est arrivé, il y a environ quinze mille ans. Les îles Britanniques faisaient partie du continent, la Manche n’étant qu’une vallée au milieu de laquelle coulait le Rhin, grossi de son principal affluent la Seine, tout comme l’archipel du Japon, rattaché à la péninsule coréenne, ou l’Australie liée à l’Insulinde, tandis que des hordes de chasseurs pouvaient franchir aisément à pied le détroit de Béring entre la Sibérie et l’Alaska. La Baltique, à cette période, n’était qu’une vaste plaine marécageuse par endroits, et la mer Noire un gigantesque lac d’eau douce, comme la mer Caspienne actuelle. Quant au golfe Persique, c’était une vallée où se ruait un fleuve résultant de la jonction du Tigre et de l’Euphrate. Tout s’est transformé lorsque ces énormes glaciers se sont mis à fondre.

Cela ne s’est pas produit brusquement, il faut bien le souligner. Ces bouleversements se sont étalés sur des millénaires, mais ils n’en ont pas moins contribué à faire de l’invasion des eaux un douloureux souvenir. Ils ont même provoqué des ruptures brutales d’équilibre dans certaines régions. Donc, vers le XIVe millénaire avant notre ère, partout, par suite de changements climatiques encore bien mystérieux, les glaciers se mettent à fondre et à glisser sur le socle terrestre, laissant à nu des débris rocheux (moraines) qu’ils drainent tout en glissant, découvrant des vallées (fjords ou rias) qu’ils ont creusées et, dans certains sites montagneux, abandonnant leurs eaux dans des cavités qui forment autant de lacs, marécages et tourbières, comme on en trouve en Scandinavie, en Irlande et en Écosse. D’autres vallées sont envahies par les eaux d’une mer qui ne cesse de monter. Cela a aussi des conséquences incalculables sur la densité saline des mers. Selon les géologues, cette brutale arrivée d’eau douce perturbe complètement les conditions hydrographiques locales dans des régions qui connaissaient une régularité constante : ainsi l’Atlantique va-t-il se trouver confronté à l’antagonisme de deux courants, le courant froid du Labrador, venu du pôle Nord, et le Gulf Stream, originaire des Caraïbes et venant réchauffer les côtes de l’Europe du Nord-Ouest. Ces perturbations ont continué jusque vers 4000 avant notre ère. Après la fonte des derniers glaciers, les mers et les océans se sont stabilisés à leur niveau actuel. Ce sont ces bouleversements qui sont à l’origine de toutes les traditions relatives à un déluge, pris symboliquement comme une catastrophe universelle, mais en fait limité à des régions bien précises.

C’est le cas de la mer Baltique, autrefois zone basse lacustre et marécageuse, qui a été envahie par les eaux de l’Atlantique. Les fouilles archéologiques pratiquées dans les marécages de Scandinavie et d’Allemagne du Nord ont mis en évidence l’existence d’habitats inondés, et cela jusqu’à la fin de l’âge du bronze, donc à une période protohistorique relativement récente (de - 1000 à - 700). Par ailleurs, des investigations récentes en mer Noire démontrent qu’à un certain moment, la « digue » du Bosphore, qui séparait la dépression comprise entre la Russie, le Caucase et la Turquie de la Méditerranée, a brutalement cédé sous la pression des eaux de cette dernière, faisant d’une ancienne vallée lacustre une mer authentique. On a constaté en effet, grâce à des sondages et à des découvertes archéologiques sous-marines, qu’il y a à peu près sept mille cinq cents ans, les rivages de ce grand lac intérieur se trouvaient à quelque 130 mètres sous le niveau actuel de la mer Noire. On pense que cette invasion de la Méditerranée a été brutale, s’étendant seulement sur deux années après la rupture du barrage rocheux que constituait le Bosphore.

Il est incontestable que cette catastrophe a laissé un souvenir impérissable dans la mémoire collective des peuples, surtout ceux du Moyen-Orient. Certains anthropologues et de nombreux exégètes non fondamentalistes de l’Ancien Testament y voient l’origine du mythe du déluge. Pourtant, il semble bien que ce mythe soit né de conditions climatiques spécifiques à la Mésopotamie et au golfe Persique. En effet, la brusque montée des eaux maritimes a dû affecter de façon saisissante la basse vallée du Tigre et de l’Euphrate, mais en plus, un phénomène géologique et climatique a été reconnu archéologiquement – et mythologiquement – dans la basse Mésopotamie, région qui, ne l’oublions pas, est au cœur des problèmes concernant la formation du peuple hébreu, peuple élu selon la Bible, et incontestable foyer de civilisation.

En effet, on a pu observer que, lorsque le Tigre et l’Euphrate n’étaient plus, ou insuffisamment alimentés par les sources d’eau douce jaillies des montagnes qui séparent l’Irak de la Turquie, véritable château d’eau de cette région, les eaux salées de l’océan Indien remontaient immédiatement vers les hautes vallées de ces fleuves, stérilisant les terres qu’ils traversaient par un accès de salinité. Or, cette salinité est une cause de dessèchement et de brûlure des terres habituellement fécondées par l’eau douce, d’où la nécessité d’une « régénération » de ces terres devenues stériles. Un pays qui ne vit que par l’apport des eaux bienfaisantes charriées par des fleuves venus des montagnes est un pays « mort » lorsque ces sources se tarissent ou qu’elles sont insuffisantes pour irriguer des terres en principe fertiles.

C’est à présent une vérité scientifique bien établie. En - 15000, le golfe Persique était une vallée plus ou moins large, où divaguaient le Tigre et l’Euphrate avant de se jeter dans l’océan Indien. Le niveau de la mer, au plus fort de la glaciation de Würm, était 120 mètres plus bas, et le fond du golfe à 80 mètres sous la surface actuelle des eaux. Le climat était également différent : sous les latitudes tropicales de l’Arabie, la glaciation se traduisait par une aridité beaucoup plus importante que celle qu’on peut y observer aujourd’hui.

C’est vers - 12000 que les terres basses de cette vallée commencèrent à être envahies par la mer, et cette montée des eaux se poursuivit jusqu’en - 8000, date où l’on place approximativement l’épanouissement du néolithique oriental avec l’apparition du palmier dattier et la culture systématique des céréales et de la vigne. Après une période de stabilité relative, il semble que cette montée des eaux ait repris plus rapidement pour atteindre le niveau actuel à la fin du néolithique et au début de l’âge du bronze, c’est-à-dire aux environs de - 2000. Mais cet accroissement de la masse maritime a provoqué bien des désastres, et de nombreux villages côtiers et sans aucun doute, des villes entières ont disparu, plus ou moins brusquement, selon la nature du terrain. Il est évident que ces désastres ont laissé des traces dans l’inconscient collectif des populations de ces régions, les Sumériens en particulier, ce qui se manifeste dans les mythes et les légendes, non seulement du Moyen-Orient, mais dans bien d’autres régions européennes. Les récits mythologiques et les contes populaires oraux en témoignent largement : l’humanité vit sous une constante menace, une « épée de Damoclès » brandie au-dessus d’elle, qui n’attend qu’un signal des puissances mystérieuses qui gouvernent le monde pour tomber sur la tête des vivants, humains, animaux et végétaux sans exception.

 

Bien souvent, ce danger se présente sous l’aspect d’un « dragon » ou d’un serpent gigantesque, dont la demeure habituelle est une grotte située sur le rivage de la mer, d’un étang ou dans des marécages, zones particulièrement instables où les limites des eaux et de la terre ferme sont imprécises. Il n’est donc pas étonnant, dans ces conditions, de voir surgir l’image du Léviathan biblique, ou celle de son équivalent, le Tiamat de la mythologie mésopotamienne, image dans laquelle on a reconnu, à tort ou à raison, le Satan hébraïque, celui qui sème le désordre dans un monde organisé par le démiurge.

Un exemple caractéristique est celui de la légende de sainte Marthe, qui concerne le cours inférieur du Rhône, entre Tarascon et Arles. Selon Jacques de Voragine qui, dans sa Légende dorée, ne fait que reprendre des traditions populaires très anciennes, les pays voisins du Rhône étaient constamment menacés par un monstre, la « Tarasque » qui dévorait bêtes et gens et détruisait leurs habitations. Et ce fut sainte Marthe qui vainquit le monstre et continua, par la suite, à protéger les habitants de ces pays. Le monstre, cette fameuse Tarasque, personnifie évidemment le danger que représentent les violentes crues du fleuve, susceptibles d’emporter tout sur leur passage. Il faut toujours l’intervention d’un héros saint ou divin pour juguler ces forces destructrices et ramener l’harmonie entre les « eaux d’en haut » et les « eaux d’en bas ».

Un autre récit développe le même mythe mais n’a pas été christianisé comme celui de sainte Marthe : c’est celui, d’origine grecque, qui raconte l’aventure d’Andromède et de Persée. L’histoire est un peu compliquée et il n’est pas facile de la décrypter entièrement. Persée est le fils de Danaé et de Zeus, qui s’était présenté à la jeune fille, enfermée dans une tour d’airain, sous forme d’une pluie d’or[62]. C’est un héros civilisateur, un héros de lumière comme on dit généralement à propos de Mithra, d’Hêraklès, de Thésée, ainsi que de l’Irlandais Cûchulainn et du Lancelot des romans de la Table ronde, doué de pouvoirs quasi surnaturels, dont la faculté de voler dans les airs. Ayant tué l’horrible Méduse et déjoué les pièges des Gorgones, il parvient, au lever du jour, au-dessus de l’Éthiopie, et aperçoit, sur le rivage, Andromède, la fille du roi Kephée, enchaînée à un rocher sur le bord de la mer. Il descend vers elle et l’interroge sur sa situation. Elle lui explique alors que, toute fille de roi qu’elle est, elle a été désignée par le sort pour être dévorée par un monstre marin qui exige, pour épargner les habitants du royaume, qu’on lui livre chaque année une jeune fille de haute naissance. Elle est par conséquent une sorte de « bouc émissaire » et son sacrifice peut permettre au royaume de perdurer dans la sérénité et l’abondance.

À ce moment précis apparaît un monstre hideux surgi de la mer et qui s’approche d’Andromède pour la dévorer. Elle pousse un cri d’effroi. Ses parents, le roi et la reine, qui se tenaient non loin de là, se frappent la poitrine, se déchirent le visage et se roulent dans la poussière. Persée se met à marchander littéralement avec eux, leur proposant de vaincre le monstre, de sauver ainsi leur fille, mais de l’obtenir ensuite comme épouse. Le roi et la reine acceptent et prononcent un serment solennel. Moyennant quoi, Persée s’attaque au monstre marin et, après un combat acharné, le transperce de son épée et lui arrache le cœur. Andromède est sauvée, et le pays dont elle est l’héritière est désormais à l’abri des menaces de cet être fantastique qui représente la puissance destructrice des eaux de la mer, et n’est évidemment pas sans rappeler le fameux Léviathan.

Le thème n’est pas nouveau, et il est traditionnel. On le retrouve dans la légende de la fondation de Troie. Cela remonte au plus lointain de la théogonie grecque. Un autre fils de Zeus, Dardanos (qui a donné son nom au détroit des Dardanelles), obligé de quitter son pays natal, s’établit à l’emplacement de ce qui deviendra la ville de Troie, plus tard nommée ainsi à cause de Tros, son petit-fils. Son descendant Ilos, de qui provient, dit-on, le nom d’Ilion donné parfois à cette cité, contribua à embellir la nouvelle ville et, quand il eut terminé ses travaux, il pria Zeus de lui donner un gage visible de la durée et de la prospérité de son royaume. Le lendemain, Ilos trouva près de sa tente un palladium tombé du ciel, c’est-à-dire une petite statue représentant la déesse Athéna assise, tenant une pique de la main droite, une quenouille et un fuseau de la main gauche. Ce prodige incita le peuple à bâtir un temple dédié à Athéna, dans lequel serait conservée cette statue miraculeuse dont la présence rendrait à jamais imprenable la ville de Troie. Mais tout fut remis en question par le fils d’Ilos, Laomédon, célèbre dans tous les récits mythologiques par sa mauvaise foi.

En effet, Laomédon s’occupait à faire bâtir les murailles de la ville lorsque Apollon et Poséidon, tous deux bannis de l’Olympe à la suite d’une querelle avec Zeus, vinrent lui proposer de l’aider dans son entreprise. L’offre fut acceptée, mais une fois le travail achevé, Laomédon refusa aux divins architectes le paiement qui leur était dû. La punition ne se fit pas attendre : Poséidon détruisit les murailles qu’il venait de construire et fit sortir de la mer un affreux monstre qui dévorait les habitants du rivage et les laboureurs de l’intérieur des terres. Ayant consulté l’oracle, Laomédon apprit qu’il pouvait conjurer la malédiction de Poséidon en livrant au monstre un de ses enfants désigné par le sort. Et le sort tomba sur Hésione, la propre fille de Laomédon, qui fut ainsi enchaînée sur le rivage. Mais là encore, un héros de lumière se révéla, et c’est Hêraklès qui vainquit le monstre marin, délivrant ainsi la jeune fille de l’engloutissement qui la menaçait.

Dans ces deux cas légendaires, tout finit bien, ou tout au moins le mieux possible. Le monstre, c’est-à-dire le déferlement des eaux, est évité de justesse. Mais il n’en est pas toujours ainsi, comme dans un des épisodes de la légende de Phèdre et Hippolyte, si magnifiquement mis en valeur par Racine dans le célèbre « récit de Théramène » qui conclut sa tragédie, Phèdre. On connaît l’histoire : Phèdre, épouse du héros Thésée (encore un destructeur de monstres), profite de l’absence de celui-ci pour avouer son amour fou à Hippolyte, fils de Thésée et de l’amazone Antiope. Le jeune homme ayant décliné ses avances, au retour de Thésée, elle accuse Hippolyte d’avoir voulu la violer et se suicide, ne pouvant plus supporter la violence de sa passion. Thésée, héros invincible mais jouet aveugle du destin, maudit son fils et en appelle à la vengeance de Poséidon, qui lui a promis d’exaucer trois vœux. Hippolyte, banni de la ville de Trézène, monte sur son char et, quand il parvient sur le rivage, un effroyable monstre marin épouvante ses chevaux : et comme le dit si bien Racine, « l’intrépide Hippolyte – voit voler en éclats tout son char fracassé ; – dans les rênes lui-même il tombe embarrassé » avant d’expirer, couvert de blessures, mais symboliquement dévoré par ce « dragon » dépêché contre lui par Poséidon qui, avant d’être considéré comme un dieu de la mer, était seulement le dieu des « frémissements », c’est-à-dire des tremblements de terre et des raz de marée.

On retrouve ces terreurs ancestrales de l’engloutissement lié à l’action d’un monstre aquatique dans de nombreux récits mythologiques, y compris dans les pays du nord-ouest de l’Europe. Une épopée irlandaise du « Cycle d’Ulster », intitulée Le Festin de Bricriu, présente une compétition entre trois héros qui se disputent le « morceau du héros » dans un festin, c’est-à-dire la reconnaissance publique de leur valeur et de leur suprématie. Il s’agit de Cûchulainn, personnage central de ce cycle, qui doit assurer une veille autour d’une forteresse menacée par un mystérieux dragon : « Ce soir-là, le Monstre du Lac, près de la forteresse, se promit d’avaler la forteresse avec tout ce qu’elle contenait, bêtes et gens […]. Cûchulainn entendit les eaux du lac se soulever avec un grand bruit de mer agitée par une tempête. Bien que grande fût sa fatigue, il voulut savoir ce qui causait ce terrible bruit. Il aperçut sur le lac un monstre d’une hauteur qui dépassait trente coudées au-dessus de la surface de l’eau. Le monstre s’élança, sauta vers la forteresse et ouvrit une gueule assez grande pour l’avaler en entier[63]. »

Bien entendu, Cûchulainn combat le monstre et parvient à le neutraliser, mais il est évident que ce monstre est l’image d’un violent raz de marée. On remarquera d’ailleurs que tout cela se passe sur un « lac » et non pas sur la mer, ce qui désigne seulement une étendue d’eau : il s’agit peut-être d’une lagune, d’un marécage ou d’une anse à l’intérieur des terres comme ces abers de Bretagne armoricaine et du Pays de Galles, ou comme les lochs si communs en Irlande et en Écosse. On ne peut que faire un rapprochement entre cet épisode de l’épopée irlandaise et tout ce qui entoure le fameux « monstre du Loch Ness » du nord-est de l’Écosse.

Une histoire similaire à celle de Persée et Andromède se retrouve également dans ce « Cycle d’Ulster », toujours avec Cûchulainn. Ce dernier, encore adolescent, vient de passer de nombreux mois en Écosse auprès de « femmes sorcières et guerrières » qui l’ont initié aux techniques de combat, à la magie et à la sexualité. Au cours de son voyage de retour en Irlande, il aperçoit sur le rivage une foule de gens d’une incroyable tristesse et, au milieu d’eux, une jeune fille d’une merveilleuse beauté. Cûchulainn va s’informer de ce qui se passe.

La jeune fille lui répond : « Voici le jour où les Fomoré viennent chercher, tous les sept ans, leur tribut dans ce royaume, l’un des enfants du roi Aed le Rouge. Et, cette fois-ci, je suis la victime qu’a désignée le sort. » Voici qu’arrivent les Fomoré. Dans la tradition irlandaise, qui remonte très loin dans le temps, ces Fomoré apparaissent comme des êtres gigantesques, monstrueux, difformes et horriblement laids, venus de quelque part dans l’océan, et toujours prêts à détruire ce qui est « bien » et « bon » sur la terre d’Irlande. Ce sont des figures emblématiques du potentiel de destruction que représente la mer dans ses débordements. La jeune fille ajoute d’ailleurs : « Ces êtres horribles et sanguinaires n’hésiteraient pas à massacrer tous ceux qui m’accompagnent si je n’acceptais de les suivre. » Bien sûr, Cûchulainn combat victorieusement ces géants venus de la mer et libère ainsi non seulement la jeune fille mais le pays tout entier de la menace qui pesait sur eux[64].

C’est au Pays de Galles, en particulier, que réapparaît le souvenir d’une inondation causée par un monstre aquatique. Dans l’une des célèbres Triades de l’île de Bretagne contenues dans le manuscrit du XIVe siècle dit « Livre Rouge de Hergest » on trouve l’information suivante à propos de trois principaux chefs-d’œuvre : « Le second fut l’œuvre des bœufs cornus de Hu Gadarn, qui traînèrent l’avanc de l’étang à terre, après quoi l’étang ne se rompit plus[65]. » Cela mérite une explication.

Il s’agit en effet d’un étang nommé Llyn Llion (« lac des Flots ») que d’autres triades signalent comme ayant provoqué une gigantesque inondation. Et c’est Hu Gadarn (« Hu le Vainqueur »), héros civilisateur et protecteur, qui anéantit le monstre, empêchant ainsi la digue de cet étang de se rompre à nouveau. Quant à l’avanc, c’est une sorte de dragon, mais le mot gallois peut se traduire par « castor ». De toute façon, ce mot désigne nettement une force monstrueuse et quelque peu démoniaque qui provoque une catastrophe aquatique.

C’est pourquoi, dans certaines légendes d’origine celtique, il est nécessaire de conjurer cette force destructrice dont le souvenir hante la mémoire populaire. C’est probablement parce que certaines tribus celtes ont dû, à une certaine époque, abandonner leur habitat primitif à la suite d’une brusque montée des eaux. Les auteurs grecs et latins de l’Antiquité en portent des témoignages significatifs.

Ainsi, le géographe Strabon, dont les informations puisées à bonne source, même si elles sont incomplètes, ou mal comprises, sont toujours très précieuses, émet des doutes sur ce qu’on raconte au sujet des Cimbres, qu’il confond ici avec les Celtes : « Comment admettre que les Cimbres aient été chassés de leur primitive demeure par une grande marée de l’océan […] quand nous les voyons aujourd’hui même occuper les mêmes lieux qu’ils habitaient autrefois[66] ? » La réponse est simple : les Cimbres chassés de leur habitat sont des Celtes, mais Strabon fait un amalgame entre les Cimbres, peuplade germanique portant un nom celtique[67], qui étaient ses contemporains, et certaines tribus réellement celtes dont les traditions reflétaient une catastrophe remontant à un passé lointain.

Mais Strabon, avec autant de scepticisme, fait état d’une étrange coutume attribuée à ces fameux Cimbres, en réalité les Celtes : « Je ne crois pas non plus ce que nous dit tel historien, qu’ils menacent et repoussent de leurs armes le flot qui monte[68]. » Il s’agit ici d’un véritable rituel de conjuration qui, en plus, est attesté par le philosophe Aristote dans sa Morale à Eudème (III, 1) jugeant ridicules « les Celtes qui prennent leurs armes pour marcher contre les flots ». De toute évidence, Strabon et Aristote ne comprenaient pas le sens de cette cérémonie propitiatoire qui, dans le cadre de la mentalité celtique, se retrouve au Moyen Âge dans certains manuscrits gallois. Ces derniers reprennent, parfois sans trop bien les comprendre, des traditions héritées d’un lointain passé.

Ainsi, dans un poème attribué au fameux barde Taliesin, et contenu dans un manuscrit du XIIIe siècle, il est question d’un cataclysme assez ambigu, déclenché par Math, un maître magicien, et conjuré par son neveu Gwyddyon, sorte de démiurge lui aussi doué de pouvoirs magiques : « La tempête se déchaîna pendant quatre nuits en pleine belle saison. Les hommes tombaient, les bois n’étaient même plus un abri contre le vent du large. Math et Hyvedd, maîtres de la baguette de magie, avaient libéré les éléments. Alors Gwyddyon et Amaethon[69] tinrent conseil. Ils firent un bouclier d’une telle puissance que la mer ne put engloutir les meilleures troupes[70]. » Si l’on comprend bien, il s’agit d’un véritable raz de marée déclenché par une divinité et contré par une autre. Et le bouclier ainsi présenté comme un rempart contre les flots et les vents déchaînés n’est pas sans rappeler le célèbre bouclier du roi Arthur qui porte, dans la tradition galloise, le nom de Prytwen (« forme blanche »), et qui très souvent peut servir de navire sur lequel s’embarquent les compagnons du roi[71]. C’est évidemment le thème de l’Arche de Noé.

Ce thème est universel, mais il est très présent dans la tradition galloise. Une autre des Triades de l’île de Bretagne fait en effet référence à un déluge, mais pas tout à fait conforme à celui de la Bible : « Trois accidents prodigieux de l’île de Bretagne : le premier est la rupture de l’étang de Llion, qui causa la submersion de toutes les terres et noya tous les hommes, à l’exception de Dwyvan et Dwyvach, qui s’échappèrent sur une barque, sans mât ni agrès[72]. » On remarquera que les personnages de Dwyvan et Dwyvach ne sont connus que par cet unique texte, mais que leur nom à tous deux comporte le numéral dwy, « deux ». Il s’agit vraisemblablement de deux jumeaux qui pourraient être comparés à Castor et Pollux, lesquels, on le sait, étaient invoqués dans l’Antiquité en tant que protecteurs de la navigation.

La triade qui signale l’exploit de Hu Gadarn traînant l’avanc hors du Llyn Llion, pour éviter une rupture de la digue, se fait plus précise à ce sujet : « Trois principaux chefs-d’œuvre de l’île de Bretagne : le navire de Nevydd Nav Neivion qui porta un mâle et une femelle de chaque espèce vivante quand se rompit l’étang de Llion[73]. » On serait tenté de voir dans le nom de Nav une déformation de celui du Noé biblique, d’autant plus que Nevydd et Neivion semblent issus de la même racine. Ce n’est pas si simple.

En effet, selon une autre tradition rapportée par Dafydd ab Gwilyn, poète gallois du XIVe siècle, Neivion serait venu à la nage de Troie à l’île de Môn (Anglesey). De plus, le nom de Nav (écrit naf en gallois moderne où le « f » équivaut à un « v ») signifie « Seigneur », et il a un rapport phonétique avec le mot latin navis, « navire ». Tout cela ramène à un archétype très ancien, celui qui a été exprimé dans la Genèse hébraïque et qui est devenu la référence obligatoire sur tout ce qui concerne le déluge.

Il faut donc en revenir au texte biblique. « Mais la terre se détruit en face de l’Élohîm, la terre se remplit de violence. Élohîm voit la terre et voici, elle est détruite[74]. Oui, toute chair avait détruit sa route vers la terre. Élohîm dit à Noah [Noé] : le terme de toute chair est venu en face de moi […]. Fais-toi une caisse en bois de cyprès. Tu feras la caisse de cellules. Asphalte-la à l’intérieur et à l’extérieur avec de l’asphalte. […] Tu feras une lucarne à la caisse et l’achèveras, d’une coudée, en haut. Tu mettras l’ouverture de la caisse sur le côté. Tu feras des soupentes, des secondes, des troisièmes. Et moi, me voici, je fais venir le déluge, les eaux sur la terre, pour détruire toute chair ayant souffle de vie sous les ciels. Tout ce qui est sur terre agonisera. Je lève mon pacte avec toi, tu viendras vers la caisse, toi, tes enfants, ta femme, les femmes de tes fils avec toi. Tu feras venir dans la caisse de tout vivant, de toute chair, deux de chaque pour vivifier avec toi. » (Gen. VI, 11-19, trad. Chouraqui.)

Et cela n’est pas tout. Élohîm insiste : « Viens, toi et toute ta maison, vers la caisse. Oui, je t’ai vu, toi, un juste, en face de moi, en ce cycle. Tu prendras pour toi de toute bête pure, sept par sept, un homme et sa femme[75], et de toute bête non pure, deux, un homme et sa femme. Des volatiles des ciels aussi, sept par sept, mâle et femelle, pour vivifier une semence sur les faces de toute la Terre » (Gen. VII, 1-3). Le texte est explicite : Dieu ne veut pas effacer sa création de la surface terrestre puisqu’il veut la sauvegarder en totalité (grâce à Noé), y compris les bêtes non pures[76], et qu’en plus, il charge Noé d’une mission sacrée : perpétuer cette création à travers le bouleversement qu’il s’apprête à opérer dans l’univers.

Le déluge apparaît alors comme une sorte de purification : l’univers n’étant pas conforme au plan prévu par la pensée divine, le démiurge le ramène à l’état primitif du chaos, du tohu-bohu, où les eaux d’en haut ne sont pas encore séparées des eaux d’en bas, tout en maintenant une création existante, dans l’espoir qu’une fois débarrassée des scories qui l’encombrent, elle accomplira ce pour quoi elle avait été matérialisée. « Et c’est le déluge, quarante jours sur la Terre. Les eaux se multiplient et portent la caisse [l’Arche] ; elle se soulève au-dessus de la Terre. Les eaux forcissent, elles se multiplient beaucoup sur la Terre. Et la caisse va sur les faces des eaux. Et les eaux avaient beaucoup, beaucoup forci sur la Terre. Elles recouvrent toutes les hautes montagnes, sous tous les ciels. Les eaux forcissent de quinze coudées par en haut. Elles recouvrent les montagnes. » (Gen. VII, 17-20, trad. Chouraqui.)

Comme le récit de la Genèse est le résultat de plusieurs traditions orales, le verset 24 affirme que « les eaux forcissent sur la Terre cent cinquante jours », tandis que la version dite sacerdotale parle d’un an et dix jours, ce qui n’a d’ailleurs aucune importance puisque tous ces chiffres symboliques peuvent être interprétés selon les critères du temps où ils ont été choisis par les compilateurs de ces légendes.

Quelle que soit la durée du déluge, « Élohîm se souvient de Noah, de tout vivant, de toute bête avec lui dans la caisse. Élohîm fait passer un souffle sur la Terre, les eaux se modèrent, les sources de l’abîme, les vannes des ciels sont barrées, la pluie des ciels est écrouée. Les eaux retournent de la Terre, en aller et retour. Au terme des cent cinquante jours, les eaux manquent. À la septième lunaison, au dix-septième jour de la lunaison, la caisse se pose sur le mont Ararat » (Gen. VIII, 1-4). On remarquera qu’il est fait expressément mention de la double origine de ce déluge : « les sources de l’abîme » et « les vannes des ciels » ce qui nous renvoie incontestablement au chaos primitif, avant la grande séparation des eaux d’en haut et de celles d’en bas. L’harmonie du monde créé est rétablie. C’est alors que Noé « ouvre la fenêtre de la caisse » et envoie un corbeau en éclaireur. Le corbeau revient parce qu’il n’a pas trouvé d’endroit où se poser. Noé fait ensuite sortir une palombe qui, elle aussi, revient. Il attend sept jours et renvoie la palombe : cette fois, elle revient avec un rameau d’olivier dans son bec. Noé comprend alors que le déluge est terminé. Il fait sortir sa femme, ses trois fils Sem, Cham et Japhet, les épouses de ceux-ci et tous les animaux purs et impurs de l’arche. Et Élohîm lui dit : « Qu’ils foisonnent sur la Terre, qu’ils fructifient et se multiplient sur la Terre » (Gen. VIII, 17).

Qui est donc ce Noé que Dieu sauve du désastre et à qui il confie le repeuplement de la Terre ? Et que représente en réalité ce coffre, cette arche, qui flotte au-dessus des eaux ? C’est sans doute le moment de formuler des hypothèses qui peuvent paraître choquantes mais qui n’en sont pas moins conformes aux données de la psychologie des profondeurs, cette « psychanalyse » qui imprègne, qu’on le veuille ou non, toute tradition mythologique. Si l’on prend le récit biblique à la lettre, Noé est un homme parmi les hommes, une sorte de « patriarche » comme le seront Abraham et ses descendants. Mais l’époque est antédiluvienne, et représente donc une humanité primitive où les patriarches ne jouent aucun rôle. Il ne s’agit pas de nomades éleveurs de troupeaux, mais d’une collectivité humaine confrontée à des désordres d’origines diverses. C’est le point de départ à retenir pour aller plus avant dans l’exploration du mythe.

Le rapport entre Noé et le « coffre » est essentiel. En effet, l’image du coffre ou de l’arche (mot qui provient du latin arca, désignant une cavité intérieure et quelque peu secrète) est totalement emblématique, surtout si on la considère flottant sur les eaux, ou plutôt entre deux eaux. Elle enferme dans ses flancs la création tout entière, animale et humaine (les impurs comme les purs, ce qui paraît plutôt surprenant). Elle se présente comme une matrice, un utérus, contenant la vie potentielle.

Étant donné les traditions d’une société patriarcale comme celle des Hébreux, on peut reconnaître en Noé une masculinisation d’une antique divinité féminine et maternelle ; en l’occurrence, une certaine déesse sémite Nuah, déesse solaire parèdre du dieu lunaire Sin (devenu Yahvé chez les Hébreux), qui résidait sur le mont Sinaï, là même où, plus tard, en contact direct avec Élohîm, Moïse recevra les Tables de la Loi.

L’arche de Noé ne serait donc finalement que l’utérus de la Déesse Mère fécondé par la semence du dieu mâle Sin dans le but de faire renaître une création avortée ou rongée de l’intérieur. On peut d’ailleurs rapprocher le nom de Noé (Noah en hébreu) de la racine sémitique nhm qui évoque le « réconfort » ou la « restauration ». Noé ne serait-il pas le « restaurateur » de la création, autrement dit l’image masculinisée d’une déesse de la re-naissance ?

La suite des événements relatés dans la Bible rend plausible cette hypothèse qui, malgré sa résonance insolite, n’est pas contraire à l’orthodoxie judéo-chrétienne. Une fois le déluge terminé et l’arche posée sur le mont Ararat, Yahvé dit clairement à Noé de « refaire le monde », c’est-à-dire de pratiquer un nouvel accouchement. D’ailleurs, une fois sorti de l’arche, Noé se hâte de bâtir un autel et d’y offrir un sacrifice en l’honneur de l’Éternel. Celui-ci « sent la senteur agréable » (Gen. VIII, 21) et prononce des paroles qui équivalent à un nouveau pacte entre lui et ses créatures. C’est, de la part de Yahvé, une promesse solennelle : « Je n’ajouterai pas à maudire encore la glèbe à cause du Glébeux : oui la formation du cœur du Glébeux est un mal dès sa jeunesse. Je n’ajouterai pas encore à frapper tout vivant comme je l’ai fait. Tous les jours de la Terre encore, semence et moisson, froidure et chaleur été et hiver, jour et nuit ne chômeront pas. » (Gen. VIII, 21-22, trad. Chouraqui.)

Il s’agit donc d’un nouveau pacte, d’une seconde chance donnée non seulement à l’humanité mais à la Création tout entière. Yahvé, en quelque sorte, lève la malédiction qu’il avait lancée sur la glèbe et confie celle-ci aux existants, à charge pour eux de la faire fructifier par tous les moyens : « Nulle chair ne sera plus tranchée par les eaux du Déluge, il ne sera plus de déluge pour détruire la Terre. » (Gen. IX, 11.) L’arc-en-ciel[77] est le témoignage donné par Yahvé de cette nouvelle alliance. Le déluge n’est donc pas, contrairement à l’opinion courante, un châtiment divin, mais un acte de régénération au profit des existants de toute catégorie. La comparaison qu’on peut faire entre le récit biblique et d’autres textes, aussi bien grecs que mésopotamiens, conforte cette hypothèse.

Il est incontestable que le récit hébraïque, quelles que soient ses variantes, provient d’une antique tradition assyro-babylonienne que l’on connaît fort bien grâce à deux textes conservés sur de précieuses tablettes, le Mythe d’Atrahasis, qui date du XVIIe siècle av. J.-C., et la célèbre Épopée de Gilgamesh, rédigée en akkadien vers les XVIIIe ou XVIIe siècles av. J.-C., dont on possède quelques fragments ainsi qu’une version complète assyrienne du VIIe siècle av. J.-C. qui a été retrouvée dans les vestiges de la bibliothèque de Ninive, fondée et bâtie par le roi Assurbanipal. À ces deux textes, il faudrait ajouter le Mythe d’Erra, composé au début du 1er millénaire avant notre ère, où l’on voit Mardouk, le dieu-roi de Babylone, qui explique qu’un jour où il quittait la demeure des dieux, le lien qui maintenait l’équilibre de l’univers se défit, entraînant le surgissement des eaux souterraines et déclenchant d’effroyables tempêtes qui obscurcirent le ciel et voilèrent les étoiles. Il y a là, vraisemblablement, le souvenir lointain d’un cataclysme provoqué par le passage d’une comète près de la Terre ou bien par une série d’éruptions volcaniques qui modifièrent considérablement l’aspect du globe terrestre.

Le récit sur le déluge constitue un simple épisode – ajouté à la version primitive – de la vaste Épopée de Gilgamesh. Le héros, d’après des généalogies légendaires, est un roi d’Ourouk (ou de Kloullab) qui accomplit des exploits fantastiques. Un jour qu’il est dans la cité de Shuruppak, il est reçu par le roi Uta-Napishti (expression akkadienne signifiant « j’ai trouvé ma vie »). Ce roi, qui se présente comme l’un des rares rescapés du déluge, fait à son hôte un récit détaillé de ce qui s’est passé au moment de l’invasion des eaux.

Il commence d’ailleurs par préciser qu’il s’agit là d’une chose secrète, d’un mystère des dieux. Comme Yahvé, le maître des dieux babyloniens, ici appelé Adad, a décidé de détruire les existants, tant animaux qu’humains, coupables d’avoir rompu l’harmonie du monde. Mais le démiurge Enki veut sauver une partie de la création. Il ordonne à Uta-Napishti, qu’il considère comme juste et fidèle, de construire un cube divisé en sept étages partagés en neuf compartiments, et d’y embarquer quelques spécimens de toutes les espèces vivantes, ainsi que sa famille et de nombreux « techniciens » qui garderont ainsi intactes les traditions antérieures. Pendant six jours et six nuits, Adad déverse des pluies torrentielles et fait souffler la tempête. Le septième jour, le cube se pose sur le mont Nizir. Uta-Napishti attend encore sept autres jours avant d’ouvrir le cube et de lâcher successivement une colombe et une hirondelle qui reviennent peu de temps après. Alors, Uta-Napishti lâche un corbeau qui, lui, ne revient pas, ce qui signifie qu’il a pu trouver asile sur la terre ferme. En signe de reconnaissance envers le dieu qui les a sauvés, Uta-Napishti, après avoir dispersé les créatures sur toute la Terre, offre un sacrifice dont l’odeur est tellement agréable que toutes les divinités se précipitent pour le respirer, opérant ainsi une authentique réconciliation symbolique avec les existants qu’ils avaient voulu éliminer. C’est évidemment l’équivalent du pacte conclu entre Yahvé et Noé dans le récit biblique.

Mais c’est le Mythe d’Atrahasis qui semble le plus éclairant sur la signification réelle du déluge et surtout sur l’interprétation qu’on peut en faire. Le récit débute par une théogonie. Seuls existent les dieux, mais ils sont divisés en deux clans (on dirait maintenant deux classes) : le premier de ces clans gouverne et consomme, le deuxième travaille avec acharnement pour faire vivre le premier. Cette situation devient intolérable. La deuxième classe se révolte et, après quelques péripéties plus ou moins guerrières, on arrive à un accord. Mais une question se pose : qui va subvenir aux besoins des dieux ? C’est alors que, d’une voix unanime, les deux clans décident de créer une race inférieure, les humains, qui les pourvoiront en nourriture et hommages divers[78]. Ainsi apparaissent les existants humains qui se mettent immédiatement à l’ouvrage. Mais il y a une contrepartie : l’humanité provoque un vacarme infernal, d’autant plus qu’elle se multiplie constamment et devient plutôt envahissante. Elle finit par déranger les dieux dans leur sommeil. On remarquera que cet « agacement » des dieux devant le bruit incessant produit par l’activité industrieuse des humains n’est pas sans rappeler la colère de Yahvé constatant la « perversité » de ses créatures.

Les dieux sont donc au bord de la crise de nerfs. Ils se réunissent sous l’autorité d’Enlil (le même qu’Adad), leur roi, et décident de décimer l’humanité au moyen d’une épidémie. Mais alors intervient le démiurge Enki, qui veut protéger sa création, et parvient à faire reculer l’échéance fatale. Cependant, il arrive un moment où la multiplication des existants devient intolérable. Enlil décide alors d’envoyer une sécheresse qui entraînera une famine et la disparition de l’humanité, tout en s’arrogeant les pouvoirs que le démiurge Enki avait sur les eaux. Enlil tarit les cours d’eau, les sources et empêche les pluies de tomber. Puis, brutalement, afin d’en finir avec une race d’esclaves maudite et perturbatrice, il déclenche sur la Terre des eaux dévastatrices qui noieront tous les existants sans distinction, comme autant d’indésirables qui encombrent l’univers. On remarquera que les existants ont résisté à la sécheresse – grâce à la complicité d’Enki. C’est pourquoi le roi des dieux se résout à libérer les « eaux d’en bas » et les « eaux d’en haut » pour anéantir la création en rétablissant le chaos originel. Ici, le déluge est nettement perçu comme une catastrophe, un châtiment voulu par les dieux.

Mais Enki n’est pas seulement le démiurge, il est aussi le « salvateur », le « dieu bon » présent dans toutes les mythologies du monde. Il ne peut tolérer de voir la création, qu’il a organisée, disparaître par suite de la colère du roi des dieux. Il sait qu’un certain Atrahasis (« très sage ») est son plus fidèle dévot. Il décide de le sauver et le charge de sauver la création tout entière. Tenu au secret par suite d’un serment prononcé lors de l’assemblée des dieux, Enki use d’un subterfuge, et sans dévoiler le projet divin, il demande à Atrahasis de construire discrètement un bateau hermétiquement clos de tous côtés.

Sans trop savoir pourquoi, Atrahasis construit ce bateau. Une fois prévenu par Enki, il y enferme sa famille, ses richesses, des troupeaux d’animaux sauvages et domestiques et un grand nombre d’oiseaux. Il n’est pas plus tôt dans son bateau que le grand bouleversement décidé par Enlil se produit. Le déluge dure sept jours et sept nuits. La Terre et tous ceux qui y vivent sont engloutis, et le fracas du cataclysme est tel que les dieux eux-mêmes, du reste épuisés par la famine, sont effrayés et conviennent qu’il faut que tout cela cesse. Les eaux commencent donc à baisser et le bateau accoste. Atrahasis en sort et disperse les animaux aux quatre vents. Puis il offre un sacrifice aux dieux qui, excités par l’odeur agréable qui se dégage du bûcher, se précipitent « comme des mouches » autour de ce festin improvisé. Mais ce n’est pas fini : il s’établit entre Atrahasis et les dieux, toujours par l’intermédiaire d’Enki, une sorte de traité de cohabitation : désormais, pour éviter une surpopulation fort gênante, il y aura des femmes stériles, les prêtresses n’auront pas le droit de procréer et la mortalité infantile sera accrue. On voit que la régulation des naissances n’est pas un problème contemporain lié à la prise de conscience que la Terre ne peut nourrir qu’un nombre limité d’existants, et qu’il y allait déjà, en ces temps lointains, de la survie de la communauté humaine si des mesures draconiennes n’étaient pas prises solennellement.

Le Mythe d’Atrahasis, dans son archaïsme évident, met l’accent sur deux éléments essentiels : l’assèchement qui a précédé le déluge et le pacte conclu entre les dieux et les humains pour ré-harmoniser l’univers perturbé par les excès antédiluviens. Dans la Genèse, l’accent est mis sur la prolifération des existants tandis que, dans le récit babylonien, c’est plutôt la restriction qui est mise en avant.

Les grandes lignes de ce récit symbolique se retrouvent aussi dans la tradition grecque avec une histoire qui est peut-être une réminiscence de ce qui s’est réellement passé vers - 12000, lorsque les eaux de la Méditerranée ont envahi la dépression qui constitue actuellement la mer Noire.

Il s’agit du mythe de Deucalion, personnage dont le nom peut évoquer à la fois l’inondation et la beauté (deuein, « arroser » et kalliôn, comparatif de kalos, « beau »), mais qui est plus vraisemblablement dérivé d’un ancien Theou-kalliôn, « plus beau que Dieu », ce qui correspond parfaitement à ses origines et peut expliquer qu’il ait été amené à jouer, un peu plus tard, le rôle d’un démiurge.

En effet, d’après les auteurs grecs, dont Hésiode, il aurait été le fils de Prométhée et de Pandore. Or, Prométhée, il ne faut pas l’oublier, est un « révolté de Dieu », un démiurge qui a apporté le feu aux existants humains. Quant à la femme de Deucalion, Pyrrha, son nom est probablement dérivé du mot pur (génitif puros), « feu ». Ces noms ne sont certes pas sans intérêt, car ils révèlent, malgré les déformations habituelles que font subir les écrivains grecs classiques aux mythes primitifs, un symbolisme archaïque dont on ne saisit plus très exactement la portée.

Si l’on s’en tient à la version la plus connue de cette histoire, Zeus était irrité (comme Yahvé et Enlil) par les crimes commis par les humains. De plus, Zeus, qui avait détrôné et châtré son père Khronos, craignait qu’un tel sort ne pût lui arriver un jour. On retrouve cette attitude chez le Mésopotamien Enlil, inquiet du débordement possible des humains vers le domaine des dieux, et chez le Yahvé hébraïque surveillant constamment le développement de l’intelligence humaine et son ambition à rejoindre la condition divine.

Zeus, dans sa colère, décide donc d’anéantir l’humanité en inondant la Terre. Mais Prométhée, le démiurge, celui qui est vraiment l’incarnation idéale de tous les « révoltés de Dieu », ne peut se résoudre à voir disparaître ce qu’il a créé et organisé. Il choisit son fils Deucalion et la femme de celui-ci, Pyrrha, pour sauvegarder sa création. Sur ses conseils, Deucalion et Pyrrha construisent un grand coffre et s’y réfugient lorsque les eaux se déchaînent. Le coffre flotte pendant neuf jours avant de se poser sur le sommet du mont Parnasse. Une fois les eaux retirées, Deucalion et Pyrrha vont consulter l’oracle de Thémis (ou de Zeus, selon une autre version) pour savoir comment repeupler la Terre. La voix de l’oracle leur répond : « Voilez-vous la face, marchez devant vous et jetez derrière vous les os de votre grand-mère. » Ils comprennent que les os de leur grand-mère (Gaïa, la déesse Terre primitive) ne sont autres que les cailloux qu’on trouve sur la surface de la Terre. Ils obéissent aveuglément, c’est le cas de le dire, à l’oracle : les pierres que jette Deucalion deviennent des hommes, celles que jette Pyrrha deviennent des femmes. Ensuite, Deucalion élève à Phryxios un temple en l’honneur de Zeus et institue les jeux rituels des « Hydrophories » afin de commémorer le déluge.

Il y a quelque chose qui est commun à toutes ces versions d’un déluge universel impossible, et qui ne laisse pas d’être choquant, sinon incompréhensible, du moins en apparence : c’est le comportement du dieu – ou des dieux – qui provoque le cataclysme en le justifiant par un châtiment mérité, et qui se réconcilie ensuite solennellement avec le genre humain. On ne peut manquer de constater une contradiction flagrante entre l’attitude de Yahvé avant, pendant et après le déluge. Et il en est de même pour Enlil et Zeus. Tout cela n’est pas logique. Pourtant, il doit y avoir une raison, car les mythes, dans leur brièveté comme dans leur structure, expriment toujours des vérités essentielles.

Si l’on se borne à la Genèse, comment concilier ces paroles d’Élohîm prononcées avant : « J’effacerai le Glébeux que j’ai créé des faces de la glèbe, du Glébeux jusqu’à la bête, jusqu’au reptile, et jusqu’au volatile des ciels » (Gen. VI, 7) et celles prononcées après : « Je n’ajouterai pas à maudire encore la glèbe à cause du Glébeux » (Gen. VIII, 21) ; « Fructifiez, multipliez et remplissez la Terre » (Gen. IX, 1) ; « Nulle chair ne sera plus tranchée par les eaux du déluge, il ne sera plus de déluge pour détruire la Terre » (Gen. IX, 11) ? Les transcripteurs des traditions les plus archaïques ne comprenaient peut-être plus quel était le sens exact du message qu’ils avaient reçu et qu’ils étaient chargés de transmettre, mais il serait tout à fait stupide de considérer ce message, tel qu’il nous est parvenu, comme un récit incohérent. Il faut dépasser les apparences et tenter de décrypter ce qui est encore en pleine obscurité.

Pour cela, il est indispensable de lever une équivoque. Dans la plupart des traditions, surtout la judéo-chrétienne, le déluge a été vu comme un châtiment infligé par le créateur à ses créatures indignes. Or, à l’analyse, cette vision est on ne peut plus superficielle, car elle ne tient aucun compte des circonstances qui entourent cette catastrophe prétendue universelle. Le déluge ne s’est pas déversé par hasard sur le monde : il est la conséquence de faits antérieurs, qu’ils soient purement physiques (donc scientifiques) ou d’origine métaphysique (donc incontrôlables). C’est cette cause qu’il convient de rechercher. Car le déluge a eu nécessairement un avant.

Sur cet avant, le texte de la Genèse, toutes versions confondues, est plutôt vague et imprécis : « Et c’est quand le Glébeux commence à se multiplier sur les faces de la glèbe, des filles leur sont enfantées. Les fils des Élohîm[79] voient les filles du Glébeux : oui, elles sont bien. Ils se prennent des femmes parmi toutes celles qu’ils ont choisies. […] Les Néphilîm sont sur terre en ces jours et même après : quand les fils des Élohîm viennent vers les filles du Glébeux, elles enfantent pour eux. Ce sont les héros de la pérennité, les hommes du Nom[80]. » (Gen. VI, 1-4, trad. Chouraqui.) Voilà qui provoque bien des interrogations.

Le texte de la Genèse, issu de traditions orales diverses et parfois contradictoires, est confus. Mais il est inutile de l’édulcorer comme l’ont fait les Pères de l’Église, en prétendant que les fils des Élohîm, qu’ils ont voulu être les « fils de Dieu », sont les descendants de Seth. Il n’y a aucune justification à cette interprétation, pas plus qu’à l’affirmation que les « filles des hommes » sont de la lignée de Caïn. Cela témoigne seulement d’une misogynie maladive, d’ailleurs bien caractéristique de ces théoriciens d’un christianisme auquel ils ont imposé une doctrine sectaire complètement absente du message évangélique. Il n’est pas douteux que, dans le récit biblique, l’expression « fils des Élohîm » ou, si l’on préfère, « fils de Dieu », désigne des entités spirituelles, donc des anges, capables de se matérialiser et d’engendrer des êtres ambigus, participant de deux natures. Tout cela est à l’origine de la croyance aux démons incubes. La légende médiévale de Merlin l’Enchanteur, fils d’une sainte femme et d’un diable, doué de pouvoirs surnaturels, est là pour nous le rappeler, dans le cadre d’une civilisation à la fois celtique et judéo-chrétienne, puisque ce personnage historique et légendaire représente la fusion entre le druidisme et le christianisme.

Certes, on peut tomber dans des interprétations fort différentes. On a ainsi pu prétendre que les « fils des Élohîm » n’étaient ni plus ni moins que des « extraterrestres » venus d’une planète inconnue sur des « soucoupes volantes » et ayant abusé de la crédulité des « filles des hommes ». Après tout, pourquoi pas ? L’argument est d’une logique implacable et pourrait expliquer l’apparition d’une race de surhommes, ces mystérieux Néphilîm, ces « héros de la pérennité », ces « hommes du Nom » qui ont pu déranger l’ordre du monde prévu par le démiurge. De toute évidence, ces Néphilîm sont des géants, et les géants sont présents dans toutes les traditions qui font état des temps primitifs. Leur gigantisme est-il réel, matérialisé par leur taille exceptionnelle, ou bien s’agit-il simplement d’un développement prodigieux de leur intelligence ? Cette seconde solution justifierait d’ailleurs, si l’on prend à la lettre les récits mythologiques, l’attitude des dieux grecs et babyloniens qui se sentent en danger non seulement devant la prolifération des humains et leur activité débordante, mais surtout devant leurs prétentions de plus en plus nettes à vouloir « être comme des dieux ». Et c’est cet aspect des choses qui motiverait, si l’on en croit la Genèse, la réaction de Yahvé-Adonaï : « Iahvé voit que se multiplie le mal du Glébeux sur la Terre. Toute formation des pensées de son cœur n’est que mal tout le jour. Iahvé regrette d’avoir fait le Glébeux sur la Terre : il se peine en son cœur. » (Gen. VI, 5-6, trad. Chouraqui.)

Il semble donc que les géants, quels qu’ils soient, sont à l’origine de la colère divine dont le déluge, considéré comme une défense contre un danger plutôt que comme une punition, est la conséquence inéluctable. On a trop répété que le déluge était un châtiment infligé aux existants à cause de leurs perversités. Mais quelles perversités ? La Bible est muette à ce sujet. Il n’y a que les Néphilîm qui soient en cause, ces géants issus d’une conjonction aberrante entre des entités spirituelles et des humains incarnés.

À ce stade, il est bon de se tourner vers François Rabelais, l’un des plus grands génies de tous les siècles, qui avait une connaissance approfondie de toutes les traditions, scientifiques, littéraires, philosophiques et « folkloriques » car, sous son aspect grotesque, son œuvre recèle bien des réponses aux questions que se pose le genre humain depuis que la pensée rationnelle a fait son apparition, peut-être à cause du feu que Prométhée a dérobé aux dieux pour le transmettre aux hommes.

Parmi les personnages mis en scène par Rabelais, deux sont des géants, Gargantua et Pantagruel. Il ne les a pas inventés. Ils appartiennent à la tradition occidentale. Gargantua n’est autre que le géant Gargan, un dieu celtique qui a donné son nom au Monte Gargano, en Italie, et au mont Gargan, en Corrèze française (ou plutôt occitane). Il est l’équivalent du Dagda de la mythologie irlandaise, cette divinité assez insaisissable qui possède une massue extraordinaire : s’il en frappe d’un côté, il tue, mais s’il en frappe de l’autre côté, il ressuscite les morts. C’est dire l’ambivalence du personnage qui se retrouve dans la tradition galloise sous le nom de Gwrgwnt. Étymologiquement, et en dépit de ce que raconte Rabelais (qui fait venir son nom de l’exclamation de son père : « que grand tu as ! » sous-entendu « le gosier »), Gargantua provient de deux mots celtiques qui ont donné Gargam en breton, littéralement « à la cuisse courbe » c’est-à-dire « boiteux ». On sait que les divinités sont toujours représentées sous un aspect apparemment contraire à leur fonction, tel l’Odin-Wotan de la mythologie germano-scandinave qui est borgne parce qu’il a la vision de l’Autre Monde, ou tel le saint Hervé de l’hagiographie bretonne, qui est aveugle mais qui porte toujours un livre, le livre de la Connaissance. Gargantua est donc boiteux parce qu’il peut courir plus vite que les autres sans même avoir besoin de revêtir les fameuses « bottes de sept lieues » du conte de Perrault.

Quant à Pantagruel, présenté par Rabelais comme le fils de Gargantua, c’est un personnage sorti tout droit des mistères[81] du Moyen Âge, où il est un diable asséchant les pauvres humains en leur jetant du sel. On remarquera que Rabelais, dans son Livre second, décrit Pantagruel accomplissant ce même geste au cours des combats auxquels il participe, afin d’assoiffer ses ennemis et de les réduire à sa merci[82]. Et il ne faudrait pas oublier que, selon Rabelais, Gargantua et Pantagruel sont non seulement des géants « matériels » mais des êtres pourvus d’une grande connaissance encyclopédique. Ils sont des « puits de science ». Pourquoi ne pas reconnaître en eux l’image de ces Néphilîm contre lesquels, en dernière analyse, Yahvé se résout à déclencher un déluge universel ?

Précisément, dans le premier chapitre de son Livre second, Rabelais, parodiant les anciens textes sacrés, particulièrement la Bible, imagine de façon fantaisiste et pittoresque la généalogie de son héros Pantagruel. Mais, à y réfléchir, les circonstances dont il entoure l’apparition des géants ne sont pas seulement du domaine de l’imaginaire. Rabelais semble ici avoir puisé à bonne source en faisant des géants des sortes de victimes du meurtre primordial commis par Caïn sur son frère Abel : « Peu après qu’Abel fut occis par son frère Caïn, la Terre, inondée du sang du juste, fut une certaine année si très fertile en tous fruits qui de ses flancs nous sont produits, et singulièrement en mesles (nèfles), qu’on l’appela de toute mémoire l’année des grosses mesles, car les trois en faisaient le boisseau. »

Les arguments fournis pour expliquer cette abondance et ce gigantisme des nèfles sont logiques et le choix des nèfles n’est pas dû au hasard, car on sait que le néflier, le gingko biloba, le gui et les fougères sont des végétaux très anciens qui ont pu résister à toutes les catastrophes, climatiques et autres[83]. Or la fertilité du sol arrosé du sang d’Abel est ici mise en parallèle avec un bouleversement sidéral : en cette année, « le mois de mars manqua en Carême, et fut la mi-août en mai. Au mois d’octobre, ce me semble, ou bien de septembre […] fut la semaine tant renommée par les annales qu’on nomme la semaine des trois jeudis : car il y en eut trois à cause des irrégularités bissextiles, que le soleil pencha quelque peu comme debitoribus à gauche, et la lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifestement vu le mouvement de trépidation au firmament dit Aplane ; tellement que la Pléiade moyenne, laissant ses compagnons, déclina vers l’équinoxial, et l’étoile nommée l’Épi laissa la Vierge, se retirant vers la Balance ; qui sont cas bien épouvantables et matières tant dures et difficiles que les astrologues n’y peuvent mordre ».

Il est clair que Rabelais décrit ici des perturbations climatiques de grande importance dues à un brusque changement de l’axe de la Terre ou du cours de certains astres, ou à la chute d’une météorite. Tous les climatologues, géologues et astrophysiciens sont d’accord pour admettre que ces perturbations ont eu des conséquences incalculables sur la vie de la planète, faisant disparaître certaines espèces et provoquant des mutations pouvant être franchement monstrueuses. Mais Rabelais n’insiste pas trop sur ces bouleversements climatiques. Il préfère expliquer l’origine des géants et autres monstres par l’absorption en trop grande quantité de ces nèfles extraordinaires, tant il est vrai que nous sommes tous ce que nous mangeons, et que la nourriture est cause de bien des changements dans l’aspect physique des existants, ainsi que dans leur comportement. Il le fait, comme d’habitude, avec un humour quelque peu grinçant et n’hésite pas à s’engager dans des outrances qui peuvent être considérées comme de mauvais goût.

Comme Noé, soi-disant inventeur de la vigne et victime de son ignorance des effets de l’éthylisme, les humains de cette époque, qui se goinfraient de nèfles, connurent bien des désagréments : « car à tous survint au corps une enflure très horrible ; mais non à tous en un même lieu ; car aucuns enflaient par le ventre, et le ventre leur devenait bossu comme une grosse tonne, desquels est écrit ventrem omnipotentem, lesquels furent tous gens de bien et bons raillards ; et de cette race naquirent saint Pansart et Mardi-Gras. Les autres enflaient par les épaules et tant étaient bossus qu’on les appelait montifères […] De cette race naquit Ésope. Les autres enflaient par le membre qu’on nomme le laboureur de nature, en sorte qu’ils l’avaient merveilleusement long, gros, gras, vert et accrêté à la mode antique, si bien qu’ils s’en servaient de ceinture, le redoublant à cinq ou six fois par le corps […] Et de ceux-ci est perdue la race, ainsi que disent les femmes : car elles se lamentent continuellement qu’il n’en est plus de ces gros, etc. […] Autres croissaient par les jambes et, à les voir, eussiez dit que c’étaient grues ou flamants ». Et Rabelais en vient à ce qu’il voulait : « Les autres croissaient en long du corps, et de ceux-là sont venus les géants, et par eux Pantagruel. »

C’est alors une longue liste de la lignée des géants dont la plupart sont complètement inventés par Rabelais. Parmi ceux-ci, on découvre un certain Hurtaly qui échappa au déluge en se tenant à cheval sur l’arche de Noé (parce qu’il n’aurait pas pu y pénétrer étant donné sa taille), ce qui permet à Rabelais de justifier la pérennité de cette lignée et sa présence à son époque. Bien sûr, dans cette liste, on peut relever quelques noms de géants connus dans les mythologies et certains récits prétendument historiques, tels Atlas, Polyphème, Hercule, Goliath, tout cela pour en arriver à « Grandgousier, qui engendra Gargantua, qui engendra le noble Pantagruel, mon maître. »

S’il reprend la tradition des Néphilîm bibliques, Rabelais, en s’attachant aux circonstances de la naissance de Pantagruel, opère une remarquable – bien qu’ironique autant qu’anachronique – description de ce qui s’est passé avant le déluge. Cette année-là, en effet, « fut sécheresse tant grande en tout le pays d’Afrique que passèrent trente-six mois trois semaines quatre jours treize heures, et quelque peu davantage, sans pluie, avec chaleur du soleil si véhémente que toute la terre en était aride. Et ne fut au temps d’Hélie plus échauffée que fut pour lors, car il n’était arbre sur terre qui eût ni feuille ni fleur : les herbes étaient sans verdure, les rivières taries, les fontaines taries ; les pauvres poissons, délaissés de leur propre élément, errants et criants par la Terre horriblement ; les oiseaux tombant de l’air par faute de rosée ; les loups, les renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, lapins, belettes, fouines, blaireaux et autres bêtes l’on trouvait mortes la gueule ouverte. Au regard des hommes, c’était la grande pitié. Vous les eussiez vus tirant la langue comme lévriers qui ont couru six heures ; plusieurs se jetaient dans les puits ». Suivent quelques plaisanteries : dans les églises, les fidèles se tiennent près des bénitiers dans l’espoir de recevoir quelques gouttes d’eau bénite, et de toute façon, cette année-là, « bien heureux fut celui qui eut cave fraîche et bien garnie ». Et c’est d’ailleurs depuis lors que la mer est salée, car la Terre ainsi surchauffée s’était mise à transpirer.

C’est donc dans ces circonstances exceptionnelles que naît le fils de Gargantua, coûtant d’ailleurs la vie à sa mère, la bonne Badebec. Et c’est en fonction de cette sécheresse désastreuse que « son père lui imposa tel nom : car Panta en grec vaut autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagarène (sic) vaut autant comme altéré ; voulant inférer qu’à l’heure de sa nativité, le monde était tout altéré, et voyant en esprit de prophétie qu’il serait quelque jour dominateur des Altérés ». L’étymologie du nom de Pantagruel est évidemment plus que discutable mais elle justifie la fonction mythologique du personnage, ce diable gigantesque qui assèche, et donc altère, ses ennemis en leur jetant du sel. Dans la suite de l’histoire imaginée par Rabelais, Pantagruel, après une guerre dont il sortira vainqueur, sera le maître du royaume des Dipsodes, littéralement des « Altérés ». L’imaginaire de Rabelais coïncide étroitement avec le sens profond du mythe.

Cela renvoie au récit babylonien du Mythe d’Atrahasis, quand Enlil, voulant châtier les existants humains, provoque une sécheresse qui tarit les fontaines, les rivières et rend la Terre aride et stérile. La catastrophe, c’est la sécheresse, et non pas l’inondation bienfaisante qui va rendre ensuite la vie à une Terre presque morte. Alors qu’on a considéré le déluge comme un châtiment divin, on a oublié que le véritable châtiment était ce qui l’avait précédé, c’est-à-dire la sécheresse et la stérilité du monde. C’est là qu’il faut faire intervenir le mythe grec de Phaéton, car il contient toute la justification du déluge, aussi bien celui provoqué par Zeus que ceux provoqués par Enlil et Yahvé.

Si l’on en croit Hésiode et différents poètes grecs, Phaéton était le fils d’Hélios, le dieu solaire (et non pas d’Apollon[84], dieu céleste de la médecine et des arts, d’origine hyperboréenne), et de Clymène, l’une des Néréides, filles de Nérée, dieu de la mer[85]. La signification symbolique de l’union du feu (Hélios) avec l’eau (la Néréide) est évidente mais, comme dans toute « copulation » de ce genre, elle ne va pas sans difficultés, puisqu’il s’agit en fait d’un mélange contradictoire. Phaéton est donc fils du feu (la sécheresse) et de l’élément aquatique (potentiel vital), ce qui en fait un hybride idéal et, en même temps, une synthèse entre l’humide et le sec, comme cela apparaît nettement dans les opérations alchimiques.

La légende de Phaéton est pourtant extrêmement simple. Un jour, le jeune Phaéton se querelle avec l’un de ses compagnons, Épaphos, fils de Zeus et de la nymphe Io. Dans leur dispute, ils s’échauffent l’un et l’autre et en viennent aux injures. Épaphos va jusqu’à reprocher à Phaéton de n’être pas le fils d’Hélios, insinuant que sa mère, de mœurs légères, n’a imaginé des amours divines que pour mieux cacher ses turpitudes. Outré, Phaéton s’empresse de courir jusqu’à la demeure de sa mère à qui il demande de le venger de cette injure. Clymène lui conseille alors de demander à Hélios la permission de conduire le char du Soleil pendant un jour afin de prouver ainsi au monde entier sa filiation divine.

Phaéton monte jusqu’au palais d’Hélios, expose à son père l’affront dont il est la victime et le supplie de lui accorder une faveur qui démontrera à tous ses détracteurs qu’il est réellement son fils. Hélios, qui chérit tendrement son fils, jure par le Styx – serment particulièrement redoutable – qu’il ne lui refusera aucune de ses demandes. « Eh bien, mon père, dit Phaéton, laisse-moi conduire à ta place, pendant un jour entier, le char de la Lumière. À cette marque de confiance et de tendresse, mes ennemis connaîtront l’auteur de mon être. » Hélios, plutôt inquiet et ennuyé, ne peut refuser la demande de son fils, car le serment qu’il a prononcé par le Styx est irrévocable. Il essaye cependant de le dissuader d’entreprendre un voyage aussi périlleux dans l’espace. Rien n’y fait : Phaéton ne veut pas renoncer à sa demande. En soupirant, Hélios se résigne. Il appelle les Heures matinales. Elles accourent, précédées de l’Aurore. Elles attellent les chevaux au char du Soleil. Aussitôt, avec un orgueil triomphant, Phaéton s’y précipite, saisit les rênes étincelantes et, sans même écouter les derniers conseils de prudence de son père, s’élance dans le ciel.

Mais n’importe qui ne peut s’improviser conducteur du char du Soleil, et Phaéton l’apprend bientôt à ses dépens. Les chevaux, ne reconnaissant plus la main de leur maître, se détournent de leur route habituelle : tantôt, ils s’élèvent trop haut et menacent d’embraser le ciel, tantôt, ils descendent trop bas, brûlant les forêts et les récoltes, desséchant les rivières. C’est alors que les Éthiopiens prennent le teint noir qu’ils conservent encore aujourd’hui. C’est alors que l’Afrique perd à tout jamais sa verdure. La Terre, calcinée jusque dans ses fondements, gémit, s’agite, lève vers le ciel sa tête brûlante et conjure le souverain des dieux de mettre fin à ses tourments. Zeus, effrayé des conséquences catastrophiques de cette course effrénée dans l’espace, lance sa foudre sur le fils de Clymène. Phaéton, jouet des vents et de l’orage, tombe et se tue sur l’Éridan tandis que les chevaux du Soleil s’égarent un peu partout avant de disparaître dans la nuit.

Il est évident que cette fable mythologique (qui peut d’ailleurs être interprétée comme moralisatrice en tant que dénonciation de l’attitude d’un jeune homme présomptueux mettant en danger l’univers par son orgueil et son incompétence) est en fait la réminiscence d’un phénomène naturel : une perturbation du circuit normal de la Terre autour du Soleil ou un renversement de l’axe terrestre qui aurait bouleversé l’exposition solaire de certaines régions. C’est probablement cette seconde hypothèse qu’il faut retenir. À moins d’imaginer le passage d’une comète ou d’une supernova dont la chaleur aurait brûlé la surface du globe et menacé de détruire toute vie terrestre.

Il est également possible de voir dans la légende de Phaéton, prélude à celle du déluge, une tache indélébile au plus profond de l’inconscient humain. C’est alors qu’il faut faire appel à la psychanalyse pour tenter d’y voir plus clair. Deux disciples de Freud, Otto Rank et Sandor Ferenczi, ont mis en évidence l’existence dans la mémoire profonde des humains, et peut-être de tous les existants terrestres, d’un souvenir douloureux qu’ils appellent le « traumatisme de la naissance ». Il s’agit du choc extrêmement violent que tout nouveau-né subit lorsqu’il est expulsé du ventre maternel et qu’il se trouve brutalement en contact avec un monde extérieur sec, donc agressif, surtout par l’inhalation d’oxygène qui lui brûle les poumons. D’où le fameux cri, signe officiel de la naissance, mais cri de souffrance. Et cette souffrance, selon les psychanalystes, reste gravée à jamais dans la mémoire.

Or, on sait maintenant que toute vie terrestre est le résultat d’une brutale expulsion de l’existant primitif de son milieu d’origine, qui était aquatique. Cette théorie est admise par la presque totalité des scientifiques : la vie animée s’est d’abord manifestée dans les eaux qui recouvraient, partiellement sans doute, la surface du globe, cela par une mystérieuse exposition de molécules inertes à des rayons cosmiques, ce qui rappelle évidemment le souffle du créateur sur Adam. Suite à un assèchement de ces eaux (ce qui n’est pas non plus contradictoire avec une lecture réfléchie de la Genèse), les existants ont dû s’adapter à un autre environnement que celui qui leur était familier. C’est ainsi qu’à partir de ces notions à présent difficilement niables Sandor Ferenczi a pu écrire pour illustrer ses théories sur le bimorphisme sexuel des existants terrestres : « Après l’assèchement, ce dont il s’agissait dans les premières tentatives d’accouplement des poissons, c’était de retrouver l’ancienne demeure perdue, humide et riche en nourriture : la mer. Une catastrophe semblable, mais plus ancienne encore, a pu inciter les unicellulaires à s’entre-dévorer[86]. » Il ne s’agit donc pas de « plaisir » mais de « survie » dans un milieu hostile. « Dans l’acte du coït et dans celui de la fécondation qui s’y trouve étroitement rattaché, se fusionnent en une seule entité, non seulement la catastrophe individuelle (naissance) et la dernière des catastrophes de l’espèce, mais aussi toutes les catastrophes subies depuis l’apparition de la vie[87]. » Ces réflexions fournissent un tout autre éclairage sur le déluge habituellement considéré comme une punition divine consécutive à une perversion.

Cette perversion a été comprise comme étant d’ordre moral alors qu’elle est sans doute matérielle, le monde ayant perdu, sous l’effet de causes encore inconnues, l’équilibre qui avait été programmé pour lui. D’où la nécessité d’une remise en ordre. Or tous ces événements, le déluge et ce qui l’a précédé, sont gravés à jamais dans la mémoire ancestrale, selon un processus bien particulier. Chaque individu est unique, mais il appartient à une espèce dont il est issu. C’est là que l’ontogenèse complète l’orthogenèse, c’est-à-dire que l’individu humain, aussi bien pendant sa gestation qu’au moment de sa naissance, revit pour son propre compte la gestation et la naissance de l’espèce.

Il faut donc admettre que l’assèchement qui caractérise la naissance est une catastrophe qui rompt un équilibre antérieur et risque de provoquer la non-existence. Un très curieux texte théologique du XVIIe siècle, écrit par un certain père Christophe de Véga, et qui interprète de façon fort originale la tradition sur sainte Anne, mère de Marie, est encore plus révélateur. Il prouve en tout cas que des théologiens, qui ne devaient pas être en odeur de sainteté, se sont un jour posé la question de la cause du déluge.

Voici ce texte : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Joachim et Anne). Or, la terre était informe et vide (Anne était stérile). Les ténèbres (l’affliction et la confusion) étaient sur la face de l’abîme (sur la face d’Anne), et l’Esprit du Seigneur se mouvait sur les eaux (les eaux des larmes d’Anne, pour la consoler). Et Dieu dit : que la lumière soit (que soit Marie) !… Et le rassemblement des eaux (le rassemblement des grâces), Dieu voulut l’appeler Maria, “les mers” (ou Marie)[88]. » Ici, il s’agit essentiellement de la création primordiale, mais si l’on projette l’interprétation du Père de Véga sur l’histoire du déluge biblique, on peut comprendre que le déferlement des eaux est en fait un « rassemblement des grâces » qui va guérir la Terre de sa stérilité due à l’assèchement qui, pour des raisons encore bien mystérieuses, a frappé les existants humains.

Et si l’assèchement peut être considéré comme une malédiction, une punition divine manifestée par des perturbations dans l’harmonie du monde, le déluge, dans ce contexte, paraît bien être une bénédiction, une régénération complète d’un univers déséquilibré et stérile voulue par Dieu pour assurer la pérennité de sa création.